Petite, j’attendais avec impatience l’arrivée du mois de juin. Contrairement aux autres enfants, ce mois ne signifiait pas uniquement l’arrivée des vacances estivales, mais plutôt le moment où j’aidais mon père à semer les graines dans le jardin.
Venait le temps d’aller acheter les graines et les plants. Là, ça devenait excitant! Je voulais des carottes, beaucoup de carottes, toujours plus de carottes, rien que des carottes, mais malheureusement le reste de la famille ne partageait pas mon obsession pour ce légume, ce qui diversifiait l’inventaire d’achat. Quelques poches de compost, plutôt que de l’engrais chimique, et hop! Le tour était joué! On repartait quelques sous en moins, mais avec beaucoup de plaisir en prévision dans le coffre de la voiture.
, enlever les roches qui de dissimulaient plus creux et ajouter le compost à la terre noire :
Papa, pourquoi tu mets du compost?
C’est pour enrichir la terre et avoir de plus beaux légumes!
Ah ce qu’il était intelligent mon papa! Il traçait ses rangs au sol à l’aide d’une grande baguette en bois puis, enfin, finalement, ultimement!, j’entrais dans l’action. Je prenais ce que je préférais bien évidemment : les carottes!
Papa? Comment je les plante?
Lis derrière, tu es assez grande !
Hum! Une profondeur d'un centimètre à un centimètre et demi. Facile! J’ai vu ça à l’école! C’est la longueur du bout de mon petit doigt! Je mettais un petit amas de graines dans ma main, pinçais et roulais de petites quantités entre mes doigts tout en défilant le long de la rangée. Comme c’était petit! Le sachet vidé, c’était autour des fèves. Ah, là c’était différent! Ce sont de grosses graines qu’il fallait distancer entre elles. Les betteraves elles? Hum! Similaires aux carottes, quoique bien moins appétissantes !
Puis, je recouvrais chaque rangée de terre, tapotais doucement le dessus du rang pour ne pas que la terre se défile au moindre coup de vent et l’arrosais d’eau provenant du gros arrosoir vert.
Et commençait la longue attente et le stress de ne pas voir mes carottes pousser. Y aurait-il trop de pluie dans les jours suivants? Encore pire, une sécheresse? Ou bien une vague de froid gelant les graines? Et qu’en était-il de la manière dont elles avaient été plantées? Aurais-je mal lu les indications?
Chaque jour, je visitais le jardin dans l’espoir de voir poindre une tête de verdure au travers de ce désert noir. Rien le lendemain. Encore rien le surlendemain. Toujours rien une semaine plus tard! Et j’oubliais. Je le visitais de moins en moins régulièrement jusqu’au jour où… Magie! Il y a de l’espoir! Quelques feuilles rondes assez distancées sortaient de la terre : sûrement les fèves! À côté, des rangs ressemblant à de la pelouse… Mes carottes! Quel bonheur! J’avais bien lu les instructions! Elles poussaient! Enfin, les commentaires de ma mère sur mon travail faisaient leur chemin jusqu’à mes oreilles : « Tu as le pouce vert ma puce! »
Non?! Il est très normal mon pouce! Un peu sale, une coupure sur le côté, l’ongle rongé, mais certainement pas vert! Voyant mon scepticisme, elle ajoutait : « Tu fais bien pousser le jardin! » Ah! Là je comprenais!
Et tout l’été, j’observais mes délicieuses carottes. J’allais vérifier au bas de la tige la grosseur puis, plus l’été avançait, plus elles grossissaient, jusqu’au moment où je pouvais en arracher une, la rincer avec le tuyau d’arrosage et la manger crue, dehors au soleil! Quel délice! Sucrée, encore tiède de la terre, croquante et… avec la pelure! Wow! Ce n’est pas comparable aux carottes d’épicerie!
Septembre s’annonçait finalement, le jardin arrivait à maturité et je devais inévitablement recommencer l’école. C’était le temps de récolter. On arrachait les derniers légumes que la terre voulait bien nous donner afin de les mettre en conserves pour pouvoir en profiter tout l’hiver. Mes carottes n’étaient plus les petites graines que j’avais roulées entre mes doigts quelques mois auparavant. J’avais fait de la magie! J’avais su tirer de ma baguette, ou plutôt de mon pouce vert, des légumes dont la famille pouvait se régaler.
15 ans plus tard, je réalise que je prends toujours autant de plaisir à semer à chaque début d’été le jardin avec mon père. J’ai beau ne plus être à la maison, c’est un moment que je ne veux pas manquer. Je réalise aussi qu’avoir le pouce vert de nos jours prend une toute autre signification.
À l’heure où l’alimentation biologique ne signifie pas être difficile, mais être reconnaissant et respectueux envers ce que peut nous offrir la terre, je considère que semer ses propres légumes est un geste significatif pour l’environnement. Pas de transport, aucune modification génétique, que des engrais naturels, voilà une façon de bien se nourrir sans abuser de nos ressources. Pour moi, c’est désormais bien plus qu’un plaisir. Voir ses légumes pousser, gouter des aliments le plus naturels possible et puis, pouvoir en faire des provisions en conserves ou congelées pour l’hiver apporte plusieurs changements dans la surconsommation nord-américaine. Avoir le pouce vert ne signifie désormais plus avoir du talent pour faire pousser ses légumes, mais avoir la moralité de consommer le plus écologiquement possible. C’est d’autant plus vrai dans le domaine de l’alimentation.
Il n’est pas évident pour tous d’avoir un jardin, mais plusieurs alternatives s’offrent à ceux qui n’ont pas le loisir de pouvoir cultiver leurs propres légumes. Plusieurs villes disposent de jardins communautaires où chacun peut y faire pousser ses aliments et avoir le plaisir de déguster le résultat de son travail. Sinon, plusieurs fermes maraîchères distribuent à domicile des aliments biologiques au cours de l’automne et l’hiver afin de faire profiter à plusieurs d’aliments cultivés comme à l’époque de nos grands-parents, moyennant quelques sous.
Je prendrai probablement toujours plaisir à semer un jardin et à gouter les carottes que j’aurai moi-même semées et j’espère avoir l’opportunité de dire un jour à mes enfants qui m’aideront eux aussi à semer des légumes au début de l’été, comme j’aidais mon père dans mon jeune temps : « maman est fière de vous, vous avez le pouce vert …»
Édith Landry Michaud

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